Notre contribution à la biodiversité cette année — récit personnel d’une semaine dans le Parc national de Šumava

Me retrouver debout dans une tourbière, chaussé de bottes en caoutchouc, c’est à peu près l’opposé de mon quotidien professionnel habituel. Mais ce changement d’air était plus que bienvenu ! Car passer ses journées rivé à son bureau, entre ses quatre murs, à vouloir améliorer le monde, ça finit souvent par ressembler à une tentative dérisoire d’éteindre un feu de forêt avec un verre d’eau (pendant que quelqu’un continue d’alimenter les flammes de l’autre côté).

Pouvoir enfin prendre une pelle en main et me coucher le soir avec un résultat tangible sous les yeux ? Ça, c’était une proposition que je ne pouvais pas refuser. Et heureusement, je n’ai pas eu à le faire, car en tant que membre de BiGC, nous nous sommes engagés à mettre régulièrement en œuvre des mesures favorables à la biodiversité. Ma participation au Šumava Wilderness Camp ne m’a donc même pas demandé de poser des congés.

À propos du Šumava Wilderness Camp

Comptabiliser une participation au « Wilderness Camp » comme temps de travail ? Malin !

Si c’est ce que vous vous dites en ce moment, je vous comprends parfaitement. Le nom du programme évoque effectivement plutôt une sympathique escapade nature qu’un travail laborieux. La vérité se situe quelque part entre les deux — le programme a été délibérément conçu comme un mélange des deux.

Le Wilderness Camp existe depuis 3 ans maintenant, avec chaque année un focus sur les mesures de restauration des tourbières. Organisé et encadré grâce au soutien du Deutsch-Tschechischer Zukunftsfonds pour l’avenir par Na mysli (ce qui signifie « à l’esprit » en français), une organisation à but non lucratif tchèque qui œuvre sur les questions de durabilité mondiale, de changement climatique et d’aspects connexes. Depuis 2023, Na mysli est également coordinateur national du Pacte européen pour le climat (dans le cadre du Green Deal) pour la République tchèque.

Dans les tourbières d’altitude de Šumava

Le parc national tchèque « Šumava » s’étend sur 68 064 hectares le long de la Ceinture verte et jouxte directement la Forêt de Bavière. Mais ce n’est pas n’importe quel parc national — avec son paysage tourbeux, il constitue une véritable particularité géographique. Ce type d’écosystème se trouve habituellement sous des latitudes nordiques, absolument pas typique de l’Europe centrale. Alors comment se fait-il qu’une tourbière ait pu se former ici, contrairement à son aire de répartition naturelle (Canada, Alaska, Europe du Nord, Sibérie et Asie du Sud-Est) ?

La réponse, comme souvent : la dernière ère glaciaire, au cours de laquelle les glaces continentales de Scandinavie et les glaces alpines se sont déplacées vers l’emplacement actuel de Šumava. Cela a permis la formation de glaciers locaux dans les altitudes supérieures de la Forêt de Bohême. Ce processus a conduit à la formation de cinq lacs glaciaires du côté tchèque : Laka, Prášilské jezero, Plešné jezero, Černé jezero et Čertovo jezero. Ces lacs sont devenus les « cellules germinatives » des futures tourbières. Parallèlement, sous l’influence du glacier nordique, s’est établie une végétation de toundra. Ce caractère de toundra s’est maintenu dans les tourbières actuelles, préservées comme reliques de l’ère glaciaire grâce au climat spécifique d’altitude.

Drainage historique des tourbières

Malheureusement, l’homme a sérieusement malmené cet écosystème précieux au cours des derniers siècles. Le début du drainage des tourbières remonte à plusieurs siècles et a commencé à Šumava vers la fin du 19e siècle — principalement pour la production de bois. Plus tard se sont ajoutés l’exploitation industrielle de la tourbe comme combustible et substrat de culture, ainsi que la conversion agricole des terres. Tout cela a conduit au drainage de 70% des tourbières de Šumava, avec des conséquences dramatiques :

  • Déplacement des espèces spécialisées et perte de diversité génétique
  • Fragmentation des habitats et création d’une hydrologie paysagère déséquilibrée
  • Libération de CO₂ par décomposition de la tourbe, accélérant le changement climatique et vice versa
  • Baisse des niveaux de nappes phréatiques
  • Réchauffement du paysage par perte de l’effet rafraîchissant des zones humides
  • Changements microclimatiques dans tout l’environnement
  • Dégâts d’inondation par manque de rétention naturelle d’eau

Remouillage et mesures de restauration

En 1991, cette destruction a finalement été stoppée avec la création du Parc national de Šumava, plaçant pour la première fois les tourbières d’altitude et les forêts marécageuses sous protection naturelle. Depuis 1999, des mesures complètes sont menées sous l’administration du parc pour inverser la destruction des tourbières. Dans le cadre du projet « Life for Mires » financé par l’UE (2018-2024), en collaboration avec le Parc national de la Forêt bavaroise, BUND Naturschutz Bayern, l’Université de Bohême du Sud et des centaines de bénévoles, les succès suivants ont été obtenus :

  • 2 183 hectares de zones humides restaurés
  • 35 kilomètres de cours d’eau restaurés
  • 212 kilomètres de fossés de drainage restaurés/fermés
  • 1 185 hectares d’habitats dégradés améliorés au total

Environ deux à quatre sites par an sont restaurés annuellement dans le Parc national de Šumava. Beaucoup d’entre eux se trouvent dans des zones difficilement accessibles et exigent un travail manuel physique intensif, rendant la participation de bénévoles indispensable pour atteindre les objectifs de restauration.

Travail bénévole au Šumava Wilderness Camp 2025

Jour 1 + 2 : Un ruisseau, 35 bénévoles et énormément de pierres

Nous avons passé les deux premiers jours sur une zone déjà restaurée qui auparavant (comme tant d’autres sites tourbeux) n’avait plus grand-chose à voir avec un paysage de tourbière à cause de l’usage agricole. Entre autres, le ruisseau Kořenský potok qui y coule avait été rectifié. D’un point de vue agricole, cela a d’ailleurs parfaitement du sens : les ruisseaux naturels serpentent, inondent régulièrement leurs plaines alluviales et « gaspillent » beaucoup de terre. Un canal droit évacue l’eau plus efficacement et crée une surface utilisable supplémentaire. C’est l’idée. Cependant, les avantages promis (protection contre les crues, meilleurs rendements) se retournent souvent en pratique :

  • La vitesse d’écoulement augmente drastiquement — l’eau file beaucoup trop vite !
  • Le niveau des nappes phréatiques baisse, car moins d’eau s’infiltre
  • En aval, le risque d’inondation augmente, car toutes les masses d’eau arrivent simultanément
  • L’environnement s’assèche, jusqu’à la steppisation du paysage
  • Érosion renforcée — lors de fortes pluies, tout est directement emporté
  • Dégâts de sécheresse par manque de réserves d’eau
  • Perte du filtrage naturel des nutriments – les nutriments excédentaires sont emportés au lieu d’être absorbés par le sol

C’est pourquoi de nombreux fleuves et ruisseaux sont aujourd’hui renaturés – c’est-à-dire remis dans leur cours naturel. C’est exactement ce qui s’est passé avec le Kořenský potok – aujourd’hui, il serpente à nouveau pittoresquement dans le paysage depuis 2 ans et peut résister aux fortes précipitations. Quand on se trouve dans ce paysage idyllique, il est difficile d’imaginer qu’il ait pu avoir un aspect complètement différent.

Annuler la rectification des cours d’eau est considérablement plus complexe que la destruction originale. Nous l’avons d’ailleurs immédiatement ressenti lors de notre première mission de travail, car nous avons dû trimbalaler des pierres pendant deux jours – et cela, alors que la restauration était pourtant censée être déjà achevée.

« Restauration » ne signifie absolument pas que le site peut ensuite être directement laissé à lui-même et se réguler désormais tout seul. Particulièrement dans les premières années après une restauration, une nouvelle intervention est fréquemment nécessaire. Car peu importe la qualité de la planification, le professionnalisme de la mise en œuvre : il est tout simplement impossible de restaurer une zone avec une telle précision que les problèmes ultérieurs puissent être exclus. Les systèmes complexes ne se « réparent » pas comme ça. Et la nature, avec toutes ses influences externes et ses événements imprévisibles, ne se calcule pas non plus précisément.

Dans le cas du Kořenský potok, le problème s’appelait érosion, causée par des vitesses d’écoulement trop élevées et une profondeur d’eau trop importante par endroits. Au lieu que le cours d’eau profite de ses plaines alluviales lors des pluies, s’étale et cède l’eau au paysage, de plus en plus de terre est emportée et l’eau creuse de plus en plus profond.

OK, mais pourquoi trimbalaler des pierres alors ?

Pour contrer cela, il faut réussir à faire que l’eau coule moins profond et plus lentement. Physiquement, cela ne fonctionne qu’en surélevant artificiellement le lit du ruisseau aux endroits les plus profonds et en installant des obstacles aux rapides pour ralentir la vitesse d’écoulement. Les deux fonctionnent parfaitement avec des pierres. Elles font office de bancs de gravier artificiels et de brise-courant et imitent ce qui se développe naturellement dans les ruisseaux naturels sur de longues périodes.

Nous avons travaillé avec des pierres de granit — le même matériau que la roche naturellement présente dans le Kořenský potok. Notre tâche était de les transporter à l’aide de seaux et de brouettes vers les « points problématiques » le long du ruisseau, puis de les immerger dans le lit du ruisseau (sous encadrement professionnel).

Jour 3 + 4 : Désherber les arbres comme mesure de conservation

La tâche suivante nous attendait dans une tourbière qui avait été exploitée industriellement par le passé et restaurée plus tard. Au milieu des vastes paysages tourbeux sombres, certains endroits se régénèrent bien avec des carex et des sphaignes, mais à d’autres, des centaines de petits bouleaux verts jaillissaient du sol, s’étant multipliés allègrement tout seuls. C’est en partie dû au changement climatique — les étés secs « tuent » les mousses qui devraient y pousser. Malheureusement, il fallait empêcher ces petites pousses de devenir de grands arbres robustes.

Attendez – partout on plante des arbres pour le climat, et là ils doivent sortir, POUR la protection de la nature ?

Cela peut paraître paradoxal, mais l’objectif ici est de restaurer des tourbières, pas de créer de nouvelles forêts. Les bouleaux font malheureusement obstacle pour diverses raisons. D’abord, bien que les bouleaux se contentent de relativement peu d’eau, une tourbière finirait quand même par s’assécher à cause des bouleaux. Les sphaignes dépendent aussi de la lumière directe du soleil pour pousser – et les arbres ombragent trop les mousses. Les bouleaux ne sont donc pas utiles ici et peuvent même être vus comme un symptôme de dégradation de la tourbière – car dans une tourbière saine, les bouleaux ne s’établiraient que sporadiquement et principalement dans les zones périphériques.

À l’étape suivante, des bassins artificiels y seront aménagés pour que de nouvelles sphaignes puissent s’installer. Ces petites surfaces d’eau imitent les dépressions naturelles d’une tourbière saine et créent différentes zones d’humidité pour diverses plantes de tourbière. Au fil des années, les mousses croissent lentement au-delà des bords des bassins et transforment les trous d’eau artificiels en une mosaïque naturelle de tourbière.

Jour 5 + 6 : Construire des barrages, réparer des barrages

Pour le drainage des tourbières, on creuse typiquement des fossés de drainage par lesquels l’eau de la tourbière peut s’écouler. Ceux-ci persistent malheureusement même quand le drainage actif a cessé depuis longtemps et empêchent une tourbière de se remouiller. C’est pourquoi une partie essentielle des travaux de restauration dans les tourbières consiste à construire des barrages de rétention sur toute la longueur de ces fossés pour bloquer complètement l’écoulement de l’eau.

Mais même sans de tels fossés, réguler le bilan hydrique dans la tourbière et empêcher un écoulement incontrôlé de l’eau est l’une des mesures les plus importantes. Les barrages aident à contrôler l’eau stratégiquement et à atteindre des niveaux d’eau où les sphaignes, carex et autres plantes de tourbière peuvent effectivement pousser. L’élévation des niveaux d’eau peut aussi arrêter la décomposition ultérieure de la tourbe qui se produit typiquement sur les sites de tourbières dégradées et libère des quantités massives de CO₂. À long terme, de nouvelle tourbe peut s’y former à la place, stockant le CO₂. Les tourbières saines sont des puits de carbone incroyablement efficaces et, dans le bilan à long terme, de meilleurs stockeurs de CO₂ que les forêts tropicales.

Lors de nos deux derniers jours de travail au Šumava Wilderness Camp, nous nous sommes transformés en castors laborieux et avons à la fois construit un nouveau barrage de rétention et réparé deux existants. Ces derniers n’étaient plus suffisamment soutenus et sur le point de céder. Notre intervention de travail a heureusement permis d’éviter la catastrophe juste à temps.

Et à la fin : mains sales, mais avec un bon sentiment

C’était formidable de pouvoir contribuer concrètement à un tel projet et de savoir à la fin de la semaine : chaque seau de pierres, chaque jeune bouleau désherbé et chaque barrage maintenant restauré aide à remettre en équilibre un écosystème complexe.

Je suis particulièrement reconnaissant envers le personnel local qui a partagé quotidiennement ses connaissances incroyables avec nous et se consacre à la protection et à la restauration même au-delà du camp.

Je ne peux que recommander à chaque entreprise : accordez une pause à vos employés loin de leurs bureaux et donnez-leur l’opportunité d’avoir un tel impact direct pour la biodiversité. Et pour que ça vaille vraiment le coup : devenez membre de Biodiversity in Good Company !

Pour moi personnellement, la participation au camp a aussi été un rappel que l’action durable ne devient souvent visible que par petites étapes concrètes — que ce soit en restaurant sur site ou en développant des concepts pour un monde meilleur à son bureau. Au final, ce qui compte c’est qu’on commence, qu’on participe et qu’on prenne ses responsabilités. Chaque mesure, si petite soit-elle, peut avoir un grand impact à long terme – parfois même sous la forme d’une petite tourbière pleine de vie.

 

22 Sep 2025

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